Extrait

LA SORCIERE
À présent il n’y a que moi… Moi avec moi…
Tu me l’avais dit. Un matin. Maman… Tes cheveux sombres soufflés par le vent et ton sourire qui n’arrivait jamais à monter jusqu’à tes yeux. Un barrage de tristesse noire sur tes pommettes l’entravait. La lutte, les interrogations, les doutes te mangeaient la tête, mais jamais tu n’en parlais. Solitaire, malgré toi… Fière de tout et si belle… Du romarin sur ta main qui caresse ma joue. « Un jour tu seras seule et tu guideras tes pas, toi. »
C’est vrai… la vie, est un cadeau à soi. On ne marche que dans ses propres pas. C’est ça, la liberté.
Je me sens si petite encore… Et déjà…
C’est un trou noir, si profond, un vide qui aspire tout de moi pour le recracher. En morceaux de rien. Quel est le dessein ? Qui nous emmène ? Qui décide de moi ?
Pourtant, j’ai la sensation de te porter à jamais en moi, dans un autel secret dont nous seules possédons la clé.
Ici, il y a de la musique, un air doux, des plumes dorées en coussins et une odeur d’écorce.
La lumière goutte du ciel.
Cet autel est dans mon corps. C’est une magie.
J’entends ses battements. Je n’ai plus peur… Je m’ouvre. Les minuscules parties de toi volent partout. Et je marche, pas à pas, vers le bûcher noir, suivie par ce cortège féerique d’extraits de toi, fièrement dressés en une couronne précieuse sur mes cheveux.
Promis, je les sèmerai pour tout le monde, même pour lui. On partagera. Et le petit reste de ma vie sera décoré de toi.
Fière, jusqu’au bout. La tête en l’air et les pieds en terre.

Je veux danser. Danser pour lui qui ne connaît rien. Danser pour le cachot sombre, pour les barreaux froids, les rats qui ont faim, la soif de ma gorge et la lune de la nuit ! Pour toi…

Sola danse lentement en fredonnant un air. Les tissus de sa robe se soulèvent autour d’elle.
L’inquisiteur est entré, mais Sola ne le voit pas. Il reste à distance, caché dans l’ombre de la cellule. Elle danse, sensuelle.

Pour toi… Tu es là…


Sola se met à chanter dans une langue inconnue. Elle danse. L’Inquisiteur éprouve le désir de la rejoindre. Il quitte l’ombre et s’approche derrière elle. Il suit chacun de ses mouvements. Ballet sensuel des deux corps qu,i sans se toucher, sont en parfaite union. Sola se retourne face à lui brusquement. Les yeux dans les yeux. Elle continue de danser et l’inquisiteur suit ses mouvements.

L’INQUISITEUR
Sola…

LA SORCIERE
Chut…

L’INQUISITEUR
Est-ce que…

LA SORCIERE
Chut… Voudrais-tu voir la marque que le Diable a apposé sur ma peau… ?

L’inquisiteur la regarde, mais ne répond pas.

Oui… Peut-être sur l’épaule…

Sola découvre son épaule et regarde l’inquisiteur avec insolence.

L’INQUISITEUR
Sola… non..

LA SORCIERE
…non… Au creux de l’omoplate ? Sur la langue… ? Ou la lèvre… ? En haut de la cuisse… ? Sur le ventre, centre soleil… ? Comment faire si elle est invisible, cette marque diabolique… Il faudra me piquer sur tout le corps pour trouver l’endroit indolore… preuve de son existence… Où peut-elle se cacher… ? Sur ma nuque… non…

La sorcière se dénude peu à peu. L’inquisiteur la regarde.

LA SORCIERE
Au bout du sein… Sûrement dans le bas du dos… tout en bas…

L’INQUISITEUR
Sola… Il n’y a rien…

La sorcière danse lentement avec l’inquisiteur. Il s’approche le plus près d’elle. On sent qu’ils vont se toucher. Ils dansent de moins en moins vite. Ils s’immobilisent lentement. Un rais de lumière passe dans la cellule, une lumière irréelle.
Subitement, l’inquisiteur lève le bras pour la frapper et arrête son geste au dernier moment, au-dessus de sa tête.

Tu pensais m’avoir si facilement ? Sale putain !
Je vais retourner chez toi ! Je trouverai d’autres preuves !

L’inquisiteur sort.

 
 
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